25.10.2006
Européaniser le dialogue
Publié dans Agir en rural, revue du CMR n°67 octobre 2006
L'Europe se construit au jour le jour. Des relations entre les peuples se tissent. les Etats se rapprochent. Emmanuel Morucci analyse pour Agir en rural le lien entre l'altérité et la construction de l'Europe.
Penser le devenir de l’Europe, ou plus précisément de l’Union européenne, faire des projets pour elle et avec elle, c’est d’abord de se reposer la question de son origine et de la place que sa construction doit accorder à l’Homme et à ses citoyens. Ce pour quoi elle a été souhaitée et engagée. Non pas pour nous seuls Français, Allemands ou Italiens, nous seuls agriculteurs, entrepreneurs, pécheurs ou universitaires mais pour nous Européens, dans la perspective de l’avènement d’un vivre ensemble possible. Tous ré - unis par les valeurs communes de paix, de solidarité et de prospérité. La relation à l’autre prend ici toute sa mesure dans la recherche du bien commun, chère aux Fondateurs.
Vivre ensemble sans être d’accord sur tout
Unité veut-elle dire alors uniformité ? Surtout pas ! Tout juste harmoniser. L’unité en oubliant les différences, en gommant les particularismes muselle la parole, atteint gravement l’altérité et aurait des répercussions catastrophiques. L’altérité est étroitement lié à l’idée de subsidiarité et à la reconnaissance des diverses identités.
Les dimensions locales, les différences culturelles ne peuvent être niées au nom de l’intérêt commun et de l’unité européenne et servent de base au dialogue. C’est bien ce qu’affirme la devise de l’Union « unité dans la diversité ». En elle, le rapport à l’Autre, sa reconnaissance, prend toute sa dimension. En clair, la naissance d’une identité commune européenne ne supprime en rien les identités multiples et complexes qui sont les nôtres. Elle peut et doit même les exacerber. C’est à dire organiser la relation que l’on a à l’autre et aux autres, si semblables mais en même temps si différents. L’autre c’est l’étranger, celui qui ne parle pas la même langue, celui qui a une vision différente de la construction européenne. L’altérité c’est accepter de prendre en compte d’autres manières de voir l’Europe. En la matière, une de clefs est la recherche du consensus, du maximum commun possible susceptible de respecter et de satisfaire tous et chacun par le dialogue.
Envisager une philosophie du concours plutôt que de la concurrence.
Aborder et réussir le projet européen, comme d’ailleurs le défi de la mondialisation, oblige à repousser les peurs, instaure une manière d’être avec les partenaires qui engage une éthique sociale. c’est à dire être capable se tourner les uns vers les autres, de s’écouter, d’admettre l’existence d’autres points de vue et de se rencontrer. C’est être capable d’apprécier la valeur de l’autre et s’en rendre solidaire. C’est être capable de faire fléchir par la compréhension et le pourparler les positions extrêmes, dangereuses, inacceptables pour l’humanité. La relation à l’autre, c’est repérer qu’entre les Européens il y a autre chose que la compétition ou la recherche d’une quelconque domination mais l’urgente nécessité de construire et d’avancer ensemble.
L’identité devient ici relationnelle et, en ce sens, vise la reconnaissance mutuelle, la relation plutôt que l’égoïsme ou l’exclusion. L’affirmation d’une identité européenne c’est mettre en commun ses propres appartenances, ses forces, ses différences plutôt que de les faire jouer les unes contre les autres, car l’inverse, vouloir absolument donner priorité à une position, à une opinion en éliminant les autres, revient à faire œuvre de violence . Entre européens, par le dialogue on peut faire beaucoup mieux, mettre les idées en concours. Tout le monde court pour le même prix disait saint Paul.
Ce qui tient ensemble c’est souvent ce qui divise
Le dialogue permet de produire, d’approfondir l’intelligence et le sens. Il permet d’accéder à une connaissance plus fine des êtres, des choses et à un sens plus profond de la réalité. Aussi devant les complexités, comprendre nécessite d’écouter, de regarder, de visiter, d’échanger. La condition du bien et du mieux comprendre c’est entrer en relation, en débat avec les autres.
Surtout dans un domaine comme l’Europe, qui, dans son évolution comme dans ses institutions reste éloignée, d’accès difficile aux Européens. L’Union est une compilation de nations, de démocraties et d’identités multiples, culturelles, sociales, religieuses, laïques. Ni Etat ni nation, mais porteuse de sa propre identité, elle est, elle même, démocratie ; c’est à dire, pour reprendre l’expression de Claude Lefort « une société qui est capable d’accueillir ses divisions, mieux qui est capable de s’instituer dans le désaccord ». Dans le projet européen, le fondamental de la relation à l’autre est de chercher à faire lien en confrontant les diverses positions, convictions, intérêts, les uns avec les autres de façon à dégager une orientation collective et commune.
L’Europe ne peut constituer une communauté unanime
Dans ses principes, la raison communautaire, en tant que rationalité politique, conjugue ensemble unité et diversité. Ce qui nécessite de présenter de façon argumentée et intelligible les opinions, les intérêts afin qu’ils puissent être compréhensibles et discutés par les autres. En ce sens elle est objet de communication car aucun énoncé ne doit être posé comme exclusif des autres à priori. Ce qui veut signifie qu’ un pays membre, une organisation professionnelle, une association citoyenne, qui accepte d’entrer en discussion avec d’autres doit conduire sa relation de façon à ce que se dégage, de l’opinion particulière ou de l’intérêt particulier, l’intérêt pour tous. Il s’agit bien de dégager une vision globale et de coordonner les actions de façon à déployer une orientation commune. Cela suppose trois niveaux d’acceptation. d’abord que chacun reconnaisse l’autre comme égal, ensuite que chacun respecte les procédures arrêtées ensemble et enfin ne jamais sortir de la communication.
« La soif de l'altérité relève de l'identité de l'Europe" disait Andrei Pleşu . Inversement l’identité de l’Europe dépend de la dose d’altérité que l’on accepte d’y injecter. Dans cette perspective la démarche, par le dialogue, est porteuse d’une conception fondamentale du lien social. C’est à la fois une dimension politique et spirituelle et une question de méthode du vouloir et du pouvoir vivre ensemble. Ce doit devenir une pratique communautaire.
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10.10.2006
Des comités d'éthiques locaux
6e édition des entretiens science & éthique de Brest
Les milieux extrêmes, d'un monde à l'autre
L'éthique au quotidien
Une idée originale et innovante a vu le jour lors de la dernière table ronde consacrée aux rapports entre politique, science et éthique. Emmanuel Morucci, sociologue et directeur de la Maison de l'Europe à Brest, a en effet lancé l'idée de la création de comités d'éthique locaux.
Une idée pas si farfelue que ça. En effet, tout le monde connaît le comité d'éthique français qui est consulté sur des "grandes" questions concernant l'humanité, l'environnement, la médecine… Il s'agit d'une instance constituée d'experts indépendants de plusieurs disciplines, scientifiques ou non. Des avis sont également émis au niveau européen sur ces mêmes questions. Mais est-ce que l'éthique s'arrête à ça ? Est-ce qu'il n'y a pas une place pour un avis indépendant à un niveau inférieur ? L'éthique devrait-elle être confinée dans les hautes sphères ? Pour Emmanuel Morucci, la réponse est claire. " Le comité d'éthique national est indispensable pour réfléchir sur les questions importantes des OGM, de l'embryon, du clônage… Mais à un niveau local, des questions éthique se posent également. Les politiques n'ont pas forcément toutes les cartes en main pour décider. De plus, ils sont forcément partisans. " La création de comité d'éthique locaux permettrait une consultation neutre et objective dans les affaires quotidiennes des citoyens.
Les situations peuvent être nombreuses. Par exemple, lorsqu'il s'agit de transformer un sentier pour y faire passer des engins motorisés. Et puis, les exemples pour lesquels un comité d'éthique aurait pu être consulté ne manquent pas : le Parc marin d'Iroise, une affaire très politisée qui aurait peut-être gagné à être étudiée d'une manière éthique, objective, avec une démarche scientifique. À Brest, la construction du tramway est quelque chose qui va engager les générations à venir (ne serait-ce que d'un point de vue pécuniaire). Il semblerait là encore logique qu'un comité d'éthique indépendant des intérêts économiques et politiques puisse émettre un avis sur le sujet.
Il existe déjà au niveau local des comités économiques et sociaux. Ils pourraient être dans un premier temps un modèle pour ces comités d'éthique. La dimension du département ou du pays semble être une taille idéale. L'équipe serait alors constituée d'une douzaine de personnes non impliquées politiquement (scientifiques, philosophes…), nommées le temps d'un mandat municipal.
© Vincent Derrien
L'Europe semble pour l'instant être favorable à ce type de projet. Certainement parce qu’au début, personne ne croyait en elle non plus…
VD
Contact : Emmanuel Morucci, directeur de la Maison de L'Europe à Brest, tél. : 02 98 46 60 09, maison-de-leurope-guideeurope@libertysurf.fr
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